“Écris ta merde”

On a tous cette personne perfectionniste dans notre entourage, qui repousse les échéances et travaille d’arrache-pied afin d’obtenir un résultat impeccable. J’ai rencontré un certain nombre de perfectionnistes dans ma vie, mais jamais aucun aussi extrême que mon amie Héloïse*. Héloïse est brillante, instruite, hautement compétente dans son domaine, mais reste convaincue que si elle ne produit pas quelque chose de parfait, il est inutile de le présenter, même après des heures de travail et des nuits d’insomnie. Je vous laisse imaginer les situations catastrophiques que cela peut engendrer dans un parcours de formation universitaire où l’on vous demande de rendre des travaux sur des concepts que vous êtes en train d’apprendre à maîtriser.

De l’appréhension à l’évitement

C’est dans certains cas que se développe l’évitement pathologique des demandes, quand le ou la perfectionniste en cause est autiste. Pire encore, un domaine aimé et dans lequel la personne s’est spécialisée peut devenir un cauchemar dès que le moment de rendre des comptes à autrui se présente. Sans aller jusqu’à diagnostiquer sauvagement Héloïse -je suis beaucoup de choses, mais pas psy-, je l’ai vue, au fil des ans, paniquer de façon exponentielle au moment de rendre un travail universitaire, la panique atteignant son paroxysme avec le rendu d’un mémoire.

C’est donc à ce moment que je me suis retrouvée à lui asséner “ÉCRIS TA MERDE”, injonction qu’elle a fini par écrire sur un post-it et par afficher face à son bureau, à côté d’une photo de Mélenchon qui crie.

Une philosophie anti-perfectionniste

Pour ma part, je n’ai jamais été perfectionniste. Je suis l’antithèse du perfectionnisme, sans jamais m’abaisser à complètement bâcler. J’ai le sens du détail, une vision atypique et une concentration à toute épreuve. Cela suffit pour que je m’en tire dans la plupart des situations où je dois rendre des comptes, même si quelques personnes n’ont jamais été dupes. Deux, plus exactement : ma directrice de recherches à La Sorbonne-Nouvelle et l’un de mes enseignants à La Sorbonne-Grabataire. Tous deux parvenaient très bien à cerner ma propension à la bricole, quand ils s’agissait de travailler avec des concepts qui ne me passionnaient guère mais qui s’avéraient nécessaires à un travail rigoureux. Il faut bien comprendre que j’ai toujours réussi à épater la galerie en fournissant un minimum d’effort et que j’en abusais allègrement quand cela m’arrangeait.

Héloïse et moi avons donc cheminé vers des efforts contradictoires, quand les exigences académiques ont commencé à nous dépasser : elle devait accepter de rendre quelque chose d’imparfait pour tenir les délais, tandis que je devais faire preuve de plus de rigueur dans mon travail et ralentir. Si nous n’avions pas accepté de nous remettre en question et de changer une partie de notre fonctionnement, ni elle ni moi n’aurions les diplômes ni la situation présente dont nous jouissons.

“Écris ta merde” est le condensé de ce juste milieu entre passion et renoncement quant à l’écriture : pour produire quelque chose, il faut bien commencer. Les débuts ne sont jamais glorieux, mais se lancer et coucher sur une page ce que l’on est capable de faire, à un instant T, est toujours mieux que ne rien faire. Si l’on écrit sa merde, on a de la matière à peaufiner. C’est aussi partir du principe que tout est en construction, tout le temps : même si l’on est spécialiste d’un sujet, on ne finit jamais d’apprendre et d’évoluer, qu’il s’agisse des langues vivantes ou de la technologie. En écrivant sa merde, on accepte de ne pas être un sur-homme qui produirait du premier coup une oeuvre parfaite.

Une philosophie de l’entre-aide

Héloïse et moi nous sommes entraidées dans cet apprentissage de la rigueur mitigée. On ne jugeait pas le brouillon de l’autre, on se donnait des pistes d’améliorations, on s’encourageait mutuellement grâce à nos forces distinctes. Elle fait partie des personnes avec lesquelles je forme un oxymore humain et un duo comique depuis bientôt douze ans, de par nos différences caricaturales. Cependant, l’écriture est une activité plutôt solitaire, c’est d’ailleurs probablement pour cela que je m’y suis plongée à un jeune âge, infligeant ma prose à mon chat puis aux internautes égarés sur l’un de mes blogs. Cet été, j’ai finalement osé briser l’isolement confortable de l’écriture en allant contre ma nature solitaire, en lançant un club d’écriture virtuel entre autistes et assimilés.

Pourquoi entre autistes et assimilés ? Je n’en ai aucune idée. Il s’agit de la plupart de mes lecteurs et lectrices, et ce depuis plusieurs années. Les mêmes que je retrouve à chaque fois que je décide de recréer un énième compte Twitter après avoir supprimé le précédent, considérant que j’ai “trop d’abonnés, c’est pénible”. Ce sont des femmes créatives et talentueuses, alors pourquoi pas ? J’ai proposé l’idée sur Twitter et la jauge de cinq personnes a été remplie en quelques minutes. Oups, c’était donc sérieux. Restait à définir quels outils allaient être utilisés.

Les frivolités techniques

Au départ, je me suis dit que je créerais la plateforme pour héberger l’atelier, en intégrant des outils de visioconférence et des ressources, une sorte de LMS artisanal sur le méchant blog que j’ai ENFIN auto-hébergé *applaudissements du public*. Cependant, ce système impliquait de prendre en compte les problématiques suivantes :

  • La nécessité de créer un compte utilisateur pour les participants.
  • La nécessité de se connecter à mon site pour les participants, afin d’accéder aux ressources et aux séances.
  • La nécessité pour eux de rester connectés à mon site pendant l’heure et demie que dure chaque séance.
  • Cette dernière caractéristique s’avérait contraignante pour les participants utilisant leur portable : pas de possibilité d’utiliser leur portable pendant le temps du rendez-vous. À moins de bricoler moi-même une appli. Voulais-je vraiment m’infliger autant de travail et transformer cette idée en projet tech pas du tout prévu à mon emploi du temps ?

Même si l’idée de créer ma propre plateforme pour héberger le club me tentait beaucoup, j’ai opté pour la solution de facilité pour les participants : une chaîne privée sur Telegram, avec possibilité de commenter, de participer à des sondages et de partager des fichiers. J’ai ajouté une page privée sur ce site, afin de centraliser les ressources et les exercices d’écriture, avec un compte à rebours PAS DU TOUT STRESSANT pour les dates de rendez-vous.

Les participants peuvent ainsi tout trouver en dehors de la chaîne, sur une page privée, si besoin. Pour nous retrouver, nous utilisons la fonction Salon Vocal, tout à fait adaptée aux autistes que nous sommes : en supprimant l’élément visuel, on peut poser notre regard ailleurs que sur un écran, limitant la fatigue liée aux stimulations sensorielles, auxquelles nous sommes… ehem, un tantinet sensibles.

La première séance

Nous avons eu notre premier salon vocal, après avoir envoyé nos textes, et avons écouté les textes lus par leurs auteures, puis les avons commentés ensemble. De cette première séance, je tire quelques conclusions :

  • Il y a des femmes extrêmement talentueuses dont les écrits, même sous forme de brouillon, débordent d’éléments sensoriels qui entraînent facilement le lecteur dans l’univers qu’elles ont imaginé.
  • La communication, même à distance, semble très fluide : les propos sont directs, sans passer par quatre chemins, et extrêmement bien construits.
  • Si l’on arrive à s’atteler à la tâche de perfectionnement de ce que l’on écrit, il va bien falloir en faire quelque chose, car ces textes sont trop exceptionnels pour moisir sur un disque dur.

Voilà comment j’ai embrigadé mes pairs afin de me pousser à écrire des choses un peu plus exigeantes que d’habitude. Ne nous voilons pas la face, le pragmatisme est à l’oeuvre, toujours. En fonction du temps et de l’énergie que cela demande, je renouvellerai l’expérience, car d’autres personnes souhaitaient y participer. En attendant, il y a ma chaîne publique sur Telegram, pour être prévenu en cas de nouveau club/ idée saugrenues apparue pendant mon café du matin. N’ayez crainte, les notifications sont programmées pour être silencieuses par défaut : je suis autiste, pas une psychopathe qui fait sonner votre téléphone.

*Le prénom a bien évidemment été modifié.