Julia March

Guide d’autodéfense des artistes face aux NFTs

Si vous êtes artiste ou graphiste, et que vous proposez vos services sur internet, vous risquez bientôt de crouler sous des demandes de commissions. Bonne nouvelle ? Pas tant que ça : la plupart de ces démarcheurs ont un projet NFT en tête. La chance de votre vie ou l’arnaque du siècle ? Voici un guide d’autodéfense pour s’y préparer.

Ce qu’on a vu en 2021 n’est rien, à côté de ce qui se prépare dans le monde des NFTs. La mode est à présent au gamefi, des jeux vidéos hébergés sur la blockchain. Le dernier des charlot essaie de vendre son projet de jeu-vidéo potentiellement lucratif et pour cela, il a besoin de vous. Que vous soyez pour ou contre les NFTs en tant qu’artiste, je vous livre ici mes deux-trois connaissances sur le sujet pour vous permettre de cerner vos clients et faire votre choix.

Les signes d’un projet NFT
  • On vous demande de réaliser des collectibles : une série de personnages à partir d’un calque identique, avec des accessoires, des fonds et des traits variables
  • Pour les musiciens, on vous demande de réaliser un track à ambiance aventurière
  • Votre client est anonyme, la demande se fait en général sur Twitter, par message privé
  • Si la demande se fait sur une plateforme où vous proposez vos services (Fiverr, Upwork, etc), le client ne vous donne pas davantage de détails sur la raison de sa commande
  • On va souvent vous demander de créer des personnages fantastiques : des monstres, des fées, des guerriers, des animaux armés

Si ces signes sont réunis et que le client ne vous dit pas explicitement qu’il s’agit d’un projet NFT, c’est un mauvais signe. Certes, il veut vous payer, mais :

  • Il sait qu’il peut potentiellement gagner des millions grâce à votre travail en vous payant des miettes
  • Il vous évince des royalties (on en parle plus bas)
  • Il veut votre travail en omettant de vous donner cette info, dans l’éventualité où vous seriez contre les NFTs, donc il vous fera travailler pour un truc qui va contre vos principes
  • Il élabore une potentielle arnaque à laquelle vous risquez d’être associé à jamais

Si vous soupçonnez qu’une commande émane d’un projet NFT et qu’on ne vous le dit pas, c’est un très mauvais signe. Les crypto-bros de la dernière génération adorent crier partout à quel point les NFTs sont une occasion en or pour devenir millionnaire, mais ils ne veulent pas que VOUS le deveniez. Ils veulent le devenir, eux, mais ne savent pas faire grand chose de leur dix doigts, à part peut-être taper 14 lignes de codes pour développer un smart contract relié à l’art qu’ils auront chopé pour une bouchée de pain.

Parfois, le client potentiel vous approche en explicitant son projet et le but de celui-ci, ce qui vous donne l’occasion d’accepter ou de refuser la commission. Attention, cependant, car si vous acceptez, ils joueront aussi sur votre méconnaissance de cet univers.

Le client vous le dit explicitement : quelques choses à savoir

Si vous livrez la commande, êtes payés et que les choses se finissent là, vous vous êtes fait avoir. Les NFTs sont conçus pour que les artistes à l’origine du travail touchent des commissions sur chaque revente de leur travail. C’est un revenu passif à vie, dans l’idée. Plus votre travail prend de la valeur, plus vous touchez des royalties élevées. Si on ne vous a pas accompagné, ni même dit que ce mécanisme existait, cela veut dire que c’est votre client qui va toucher les royalties.

Pour toucher ces royalties, vous aurez besoin, au moins, d’une adresse Ethereum, voire d’un portefeuille vous permettant de retirer les fonds. Certes, vous n’avez peut-être pas envie de vous embêter avec cette logistique, vous pouvez alors céder vos droits. Si vous le faites, je vous recommande de les céder au prix fort. Vraiment fort. Le genre de somme susceptible de changer votre vie, pour être honnête. Parce que c’est ce genre de sommes qui sont en jeu, si vous vous asseyez dessus, autant sécuriser un montant qui vous ne le fera pas regretter.

L’autre risque, c’est que votre client prépare une arnaque, ce qu’on appelle communément un rug pull : il va promettre une utilité aux NFTs qu’il va mettre en vente (par exemple, un jeu d’aventures en ligne), récolter l’argent lors de la vente des NFTs, mais va ensuite disparaître, laissant les acheteurs avec des trucs sans aucun intérêt dans leur portefeuille. Le site disparaît, le compte Twitter aussi, le serveur Discord est fermé et tout l’argent récolté est passé dans Tornado Cash, le système qui brouille les pistes sur la blockchain. Il peut recommencer à l’infini.

Vous comprenez bien qu’associer votre art et votre identité d’artiste à ce phénomène peut être mortifère pour votre réputation.

S’associer en tant qu’artiste à un projet NFT ou pas ?

Si vous être formellement contre les NFTs, la réponse est évidente. Vous avez au moins quelques pistes pour tenter de déceler l’utilisation de votre art, mais vous pouvez aussi y appliquer une licence interdisant la monétisation de celui-ci (un service de conseil juridique sera plus apte à vous accompagner que moi).

Si vous n’avez rien contre les NFts, voire êtes curieux, gardez les éléments cités dans cet article en tête. Ma préconisation serait de ne s’associer à un projet NFT qu’en tant que partenaire, avec des gens en qui vous avez confiance et dont vous connaissez l’identité.

Peut-être n’en avez-vous rien à foutre et avez besoin d’argent, vous prendrez donc les commissions sans trop vous poser de questions. Je ne vous jetterai pas la pierre si c’est le cas, on a tous besoin de payer les factures. Cependant, si vous prenez au sérieux votre travail et souhaitez en vivre, n’oubliez pas les dommages que les rug pulls peuvent faire à votre réputation à long terme. Vous risquez aussi de faire une dépression nerveuse en découvrant que le projet a un succès fou et aurait pu vous rendre millionaire, mais a rendu riches deux gars lambda qui vous ont commissionné sans vous faire toucher un centime sur les royalties. Je ne sais pas vous, mais pour moi, c’est un coup à finir en HP.